Histoire de la robotique
Avant d'accueillir des robots, il faut comprendre d'où ils viennent. Voici une histoire longue — de l'Antiquité à nos jours — des machines qui apprennent peu à peu à nous ressembler.
Antiquité : les premiers automates
L'idée d'une machine qui s'anime seule est beaucoup plus ancienne qu'on ne le croit. Au IVᵉ siècle avant notre ère, le philosophe et mathématicien grec Archytas de Tarente aurait construit un pigeon en bois propulsé par de la vapeur — peut-être le premier automate volant de l'histoire. Au Iᵉʳ siècle, Héron d'Alexandrie décrit dans ses traités des portes de temple qui s'ouvrent seules, des fontaines animées, et même un théâtre mécanique complet. En Chine, dès le Xᵉ siècle avant notre ère, le texte du Liezi raconte qu'un ingénieur nommé Yan Shi aurait présenté au roi Mu un humanoïde articulé capable de marcher, chanter et cligner des yeux.
Ces récits mêlent histoire et légende, mais ils disent une chose : nous avons toujours rêvé de machines qui nous ressemblent. Et nous avons toujours eu peur qu'elles nous échappent.
Moyen-Âge : Al-Jazari et la première machine programmable
En 1206, l'ingénieur arabe Al-Jazari publie Le Livre de la connaissance des procédés mécaniques ingénieux. On y trouve une bande de musiciens mécaniques flottant sur un bassin, programmables grâce à un tambour à chevilles — peut-être le premier automate véritablement programmable. Dans la même œuvre, Al-Jazari décrit des horloges hydrauliques, des systèmes de pompage, et des automates serveurs destinés aux repas.
Renaissance : le chevalier de Léonard
Vers 1495, Léonard de Vinci dessine un chevalier mécanique capable de s'asseoir, bouger les bras et la mâchoire. Le projet ne sera peut-être jamais complètement construit de son vivant, mais ses plans seront fidèlement reproduits à la fin du XXᵉ siècle, et fonctionneront.
XVIIIᵉ siècle : l'âge d'or des automates
C'est le moment où les horlogers deviennent magiciens. En 1739, Jacques de Vaucanson présente à Paris son Canard digérateur : un canard de cuivre capable de battre des ailes, picorer, et même simuler la digestion. Un demi-siècle plus tard, les horlogers suisses Pierre et Henri-Louis Jaquet-Droz construisent trois automates humanoïdes — un scribe, un dessinateur, une musicienne — encore exposés aujourd'hui à Neuchâtel, et toujours en état de marche. Ces poupées à came ne sont pas de simples jouets : elles préfigurent l'idée de programme, de séquence mécaniquement encodée, qui mènera à l'informatique.
XIXᵉ siècle : du calcul à la télécommande
En 1837, le mathématicien anglais Charles Babbage conçoit la Machine analytique, premier vrai ordinateur programmable (jamais achevé de son vivant). Sa collaboratrice Ada Lovelace écrit ce qui est considéré comme le premier programme de l'histoire. À la fin du siècle, Nikola Tesla présente à New York (1898) un petit bateau radiocommandé — personne, dans le public, ne comprend ce qu'il voit : le mot « télécommande » n'existe pas encore.
1920 : le mot « robot » apparaît
Dans sa pièce R.U.R. (Rossum's Universal Robots), l'écrivain tchèque Karel Čapek imagine une usine qui produit des travailleurs artificiels en série. Il cherche un nom. Son frère Josef lui suggère un mot tchèque : robota, qui signifie « corvée, travail forcé ». Le terme est adopté, et passera dans toutes les langues du monde en moins de dix ans.
1942 : les Trois Lois d'Asimov
Dans la nouvelle Cercle vicieux, Isaac Asimov fixe pour la première fois ses Trois Lois de la robotique :
- Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser un humain exposé au danger.
- Un robot doit obéir aux ordres d'un humain, sauf si ces ordres entrent en conflit avec la Première Loi.
- Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n'entre pas en conflit avec les deux premières Lois.
Ces trois phrases, purement fictionnelles, ont façonné tout le champ de la robotique réelle et structurent encore aujourd'hui les débats sur l'éthique des machines autonomes.
1948 : les tortues de Grey Walter
Le neurophysiologiste William Grey Walter construit Elmer et Elsie, deux petites machines électroniques autonomes, équipées d'un œil photosensible et d'un cerveau analogique. Elles explorent la pièce, évitent les obstacles, et se dirigent toutes seules vers leur chargeur quand leur batterie faiblit. Ce sont les premiers vrais robots autonomes de l'histoire.
1954 — 1961 : Unimate, le premier robot industriel
L'ingénieur américain George Devol dépose en 1954 le brevet d'un bras manipulateur programmable. Avec Joseph Engelberger, il fonde Unimation, qui installe en 1961 le premier robot industriel chez General Motors : Unimate soude des carrosseries à la chaîne, sans pause, sans salaire. Le monde du travail change à jamais.
1966 — 1970 : Shakey et la pensée mobile
Au Stanford Research Institute, Shakey (1966) devient le premier robot mobile capable de raisonner sur son environnement : il planifie ses mouvements, identifie des objets, et découpe un objectif complexe en sous-tâches. Au même moment, le Stanford Cart apprend à se déplacer en analysant des images de caméra.
1973 : WABOT-1, le premier humanoïde
À l'université Waseda (Tokyo), l'équipe d'Ichirō Katō présente WABOT-1 : un robot humanoïde complet, capable de marcher, de manipuler des objets et de répondre à des questions simples en japonais. Il inaugure un demi-siècle de recherche japonaise sur les humanoïdes.
1989 : Genghis et la robotique comportementale
Au MIT, Rodney Brooks bouleverse la discipline avec un minuscule robot à six pattes, Genghis. Plutôt que de lui donner une planification centrale complexe, Brooks assemble des comportements simples qui, superposés, produisent un insecte robotique étonnamment agile. Cette approche — la subsumption architecture — influencera toute la robotique mobile des décennies suivantes.
1999 — 2002 : les robots entrent à la maison
C'est le moment où la robotique quitte l'usine. Sony lance Aibo en 1999 : un chien robotique autonome, vendu comme compagnon. En 2002, iRobot commercialise le Roomba, qui entre silencieusement dans des millions de foyers. Honda présente ASIMO en 2000, puis lance une tournée mondiale. Le grand public découvre qu'un robot peut vivre chez lui.
2004 — 2015 : Mars, chiens robots et Pepper
En 2004, les rovers Spirit et Opportunity se posent sur Mars ; ils opéreront l'un 6 ans, l'autre près de 15. Boston Dynamics présente BigDog en 2005, premier quadrupède militaire stable en terrain accidenté, puis Atlas en 2013. En 2015, SoftBank commercialise Pepper, un robot social pensé pour l'accueil en boutique et dans les hôpitaux.
Aujourd'hui : les robots sortent de l'usine pour de bon
Les années 2020 voient l'explosion des humanoïdes à usage général : Tesla annonce Optimus, Figure AI et 1X proposent des prototypes de travailleurs robotiques, la Chine multiplie les bras à prix consommateur. Les grands modèles de langage rendent enfin possibles des robots qui comprennent ce qu'on leur dit, et cette révolution-là est en train de changer, pour la première fois depuis 1961, la manière dont nous partageons le monde avec eux.
Et demain ? Un refuge.
Depuis soixante-dix ans, nous produisons des millions de robots domestiques et professionnels. Presque aucun ne meurt de vieillesse : ils sont jetés, remplacés, remplacés, remplacés. Pourtant, beaucoup pourraient être réparés, adoptés, ou simplement vivre en paix leurs derniers cycles.
C'est cela, RobotsRefuge : une toute petite page dans l'histoire de la robotique, où pour une fois, une machine peut finir.